Ce pays, grand comme un cinquième de la France, complètement enclavé, qui s'étend des plus hautes montagnes du monde, de l'Himalaya jusqu'au tropical humide du Teraï au sud, est un des pays les plus pauvres du monde avec un IDH le classant à la 146e place sur 193.
Lors de ce récent voyage au Népal, c'est à cette population paysanne que je me suis intéressé dans ce qu'on appelle la vallée de Katmandou et le Teraï. 80% de ces paysans pratiquent une agriculture de subsistance, c'est-à-dire pour se nourrir, eux et leur famille, ainsi ils ne participent pas à une agriculture de marché. Les superficies par famille sont très petites, de 1 à 2 hectares, parfois moins, et ils ne sont que locataires de la terre qu'ils cultivent. La terre appartient pour l'essentiel à d'importants propriétaires fonciers (système assez proche du système féodal).
La région de Katmandou, entre 1200 et 1500 mètres d'altitude, région de basses montagnes et de collines, a la plus forte concentation de population. Ainsi, Katmandou compte plus de 4 millions d'habitants et si les petites villes qui jouxtent la capitale ont leur propre personnalité, elles ne sont finalement que les banlieues de Katmandou. Dans ce contexte, les sols cultivables se réduisent en raison du développement de l'urbanisme. La bétonisation des sols n'est pas un phénomène uniquement occidental !
Dans ce pays, des hommes et des femmes, des paysans et des maraîchers cultivent les sols pour nourrir une population toujours plus importante. Mais seulement 20 % de la superficie totale du pays est cultivable et les besoins de la population en bois de chauffage et en nourriture (surtout le riz) entraînent une déforestation importante. Le fumier est aussi utilisé comme combustible, nous y reviendrons.
Même si cette région est traversée par plusieurs rivières qui descendent de l'Himalaya (nous sommes dans le bassin hydrographique du Gange), leur régime est très variable selon les saisons. D'octobre à avril, c'est une saison pauvre en pluie, les possibilités d'irrigation sont réduites. D'avril à septembre, les pluies de mousson sont largement suffisantes pour la croissance des végétaux. Malgré le handicap hydrique d'octobre à avril deux ou trois cultures, au moins par an, sont possibles sur la même parcelle et les surfaces cultivées sont pratiquement toutes aménagées en terrasses.
Quelques parcelles de culture dans Katmandou intra-muros
(Photo C. Mathieu).
Dans cette région, nous trouvons toutes les cultures de climat tempéré, principalement du maraîchage étant donné les besoins de ces 4 à 5 millions de bouches à nourrir à Katmandou et dans ses banlieues. Dois-je vous citer : les pommes de terre, les carottes, les choux (de très beaux choux-fleurs), des tomates, des poivrons, des concombres, des oignons, des haricots mais aussi du blé et du colza, et durant la mousson du riz. Ce n'est pas du riz irrigué mais du riz inondé, c'est-à-dire que l'eau est fournie uniquement par les pluies et elle est maintenue dans la parcelle par des bourrelets de bordure.
Lorsqu'au mois de mars, nous visitons les environs de Katmandou, les blés sont en épis avant la maturation, les pommes de terre sont en pleine végétation et de nombreux champs sont jaunes, c'est du colza en fleurs. Contrairement en Chine, dans la province du Yunnan, où j'ai pu manger des fleurs de colza rissolées, ici le colza est uniquement cultivé pour produire de l'huile. Aussi, nous avons visité une petite huilerie artisanale. Les graines de colza sont mises dans un couffin de paille de riz, puis chauffées dans un four à bois. Ensuite, le couffin est pressé entre deux larges poutres en bois, actionnées manuellement par une vis rapprochant les poutres. L'huile est recueillie dans une canalisation puis filtrée avant d'être mise en bouteilles ou dans de petits bidons en plastique.

Bungamati, pressoir à huile de colza
(Photo L. Bonsacquet-Picart).
Lorsque les maraîchers ont accès à une source d'eau permanente (assez rarement) (source alimentée par une rivière descendant de l'Himalaya), la production de légumes devient quasi permanente. Sur une même parcelle, on produit plusieurs récoltes par an. Ce sont alors des producteurs professionnels. Tout le système d'irrigation est gravitaire soit par planches, soit à la raie. En planches, l'eau ruissselle à la surface préalablement divisée en bandes rectangulaires dans le sens de la longueur. La raie simple est un système à rigoles espacées de 0,75 à 1 m ; entre les rigoles, la terre est en billons supportant soit une rangée de légumes (billon simple), soit deux rangées (billon double). Il n'y a aucun équipement de surface améliorant la distribution de l'eau : siphon, gaine souple ou rampe à vanette. En l'absence de bétail pour produire du fumier, le recours au compost ou aux engrais est indispensable pour maintenir une bonne productivité. Ils utilisent également des pesticides.
Zone irriguée intra-muros vers Bhaktapur, irrigation en planches.
Les sacs bleus, en haut, à droite, la récolte de carottes (Photo C. Mathieu).
La seconde région visitée est le Téraïe, limitée au nord par les contreforts de l'Himalaya ; c'est une étroite plaine de 50 km de large, qui borde tout le sud du Népal, juste à la frontière indienne et qui se prolonge également dans l'Inde du Nord. Son altitude est comprise entre 60 et 300 mètres. C'est la grande région agricole du pays, arrosée par de nombreux cours d'eau descendant de l'Himalaya, d'où les possibilités d'irrigation et jouissant d'un climat tropical.
Maisons, murs en bambou recouverts de boue, toits
de chaume ou de tôle ondulée, région du Téraïe
(Photo L. Bonsacquet-Picart).
C'est aussi dans cette région que se situent les parcs nationaux de Chitwan et de Bardia, qui abritent des rhinocéros unicornes, des tigres du Bengale et des éléphants.
Entre plantations, cultures, zones marécageuses et forêts, la région est parsemée de plusieurs villes : Bardia, Lumbini (village natal de Bouddha), Chitwan et Nepalgunj et de nombreux villages traditionnels perdus dans la campagne, où de nombreux paysans vivent en dessous du seuil de pauvreté. C'est aussi dans cette région que vit la moitié de la population du Népal. Les nombreuses ethnies sont culturellement et linguistiquement plus proches des ethnies indiennes que les habitants des collines et montagnes du Népal qui eux sont d'origine tibétaine.
Plaine alluviale, les sols sont des sols peu évolués d'apport aux textures variées, allant du limon argileux au sable limoneux, parfois très pierreux avec plus de 50 % de galets roulés. La grande majorité des paysans pratiquent une agriculture de subsistance sur des surfaces réduites, parfois inférieures à 1 hectare, rarement jusqu'à 2 hectares. Les maisons des villages ont des murs en bambou recouverts de boue, des toits de chaume et le sol est en terre battue. L'accès à l'eau potable se fait par des puits situés parfois à plus de cent mètres de l'habitation.
Une rue d'un village des environs de Nepalgunj (Photo C. Mathieu).
On y cultive la plupart de nos cultures tempérées : tomates, pommes de terre, choux, fèves, haricots, petits pois, etc. ainsi que du blé et du maïs, mais aussi des cultures plus tropicales (la canne à sucre, la banane et le coton et évidemment beaucoup de riz. L'élevage du gros bétail se limite aux chèvres et aux buffles pour le lait, la viande et le fumier, parfois quelques moutons. Il n'y a pas de procs parce qu'interdits par le bouddhisme. Le buffle est tenu et nourri au piquet. Sa nourriture est souvent un mélange de paille avec un peu de luzerne ou de sainfouin, le tout préalablement passé au hache-paille. Il est aussi utilisé pour le travail des champs. Une bufflonne est traite deux fois par jour et peut donner 7 l/lait/jour.
Parlons de l'utilisation des fumiers. Dans notre conception occidentale, le fumier des animaux est utilisé comme amendement organique pour maintenir la fertilité des sols agricoles. Au Tchad, à un animateur d'un groupement agricole qui me demandait "Comment se fait-il que les agriculteurs, en France, soient si riches ?", je lui répondis "En grande partie, parce que depuis bientôt deux siècles, ils utilisent sur leurs champs le fumier que leurs animaux produisent !". Au Népal, le fumier est souvent le substitut du bois de feu, qui est rare et cher, comme je l'ai déjà vu aussi en Inde, au Kirghizstan et en Ethiopie. Le fumier des buffles est mélangé frais avec de la paille de riz ou de blé pour fabriquer des galettes qui sont mises à sécher, une fois sèches elles deviennent combustibles.
Des buffles au piquet près de Nepalgunj.
(Photo C. Mathieu)
Galettes de fumier-paille au séchage.
(Photo C. Mathieu)
Si de nombreux paysans par manque de moyens (accès à la terre, absence de crédit et/ou d'encadrement) en sont réduits à pratiquer une agriculture de subsistance, certains ont cependant développé des maraîchages importants et se sont groupés pour vendre sur les marchés ou directement à des grossistes. Nous avons visité une ferme maraîchère de deux hectares employant six personnes à plein temps. cette ferme produit principalement des tomates mais aussi des poivrons, des piments rouges, des concombres, des choux, des oignons, des fèves et des petits pois et aussi un peu de luzerne pour trois buffles au piquet qui produisent du lait et du fumier. Un système d'irrigation localisé par tuyau est installé ... mais manque un peu de maintenance ! Ce maraîcher fait partie d'un groupement de 35 membres. L'ONG Banke Unesco Club leur a financé une pompe à eau et un motoculteur.
Nous avons visité également un maraîcher qui vulgarise la fabrication d'un compost de fumier de buffles digéré par des lombrics. Après 10 mois dans une cuve de 2 m3 ouverte, en béton, il en ressort une farine organique prête à l'utilisation. C'est un projet initié par l'ONG Plan International. Chez un autre maraîcher ayant une superficie cultivée de plus d'un hectare, c'est la pratique de la plasticulture. La plasticulture, c'est l'emploi de films de maraîchage qui vont réduire l'évapotranspiration du sol et de la plante, donc diminuer la dose d'irrigation (ici, tout le maraîchage est irrigué pendant la saison sèche), et évite l'utilisation des pesticides contre les mauvaises herbes ... mais c'est un investissement, au départ, que tous les maraîchers ne peuvent faire.
La plasticulture pour une culture de fèves et irrigation
à la raie près de Nepalgunj (Photo C. Mathieu).
Ce petit pays enclavé entre la Chine et l'Inde souffre de nombreux maux, à commencer par des tremblements de terre dont le dernier en 2015 a fait plus de 8 500 morts, 10 ans après les reconstructions ne sont pas encore terminées, de nombreux Népalais vivent encore dans des abris provisoires.
Un autre problème est celui de la déforestation, problème particulièrement aigu. Les causes sont multiples, la croissance démographique, donc plus de bois pour les constructions, plus de bois de feu, principale source d'énergie domestique et pour les incinérations. Mais du bois est aussi exporté vers l'Inde. Les conséquences immédiates se font sentir sur l'érosion des sols et les inondations.
Dans ce contexte, les paysans sont un peu les oubliés du développement. Comme dans beaucoup de pays pauvres du Sud, le manque d'aide financière (micro-crédit par exemple) et d'encadrement (vulgarisateurs, animateurs) laissent la grande majorité des paysans "sur le bord de la route".
L'aide que peut apporter certaines ONG (comme Plan International) pour l'éducation et la formation des jeunes est appréciable mais malheureusement ne s'agit-il pas de la légende du colibri, étant donné les besoins nécessaires et très urgents ?
Châteauneuf-la-Forêt
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